Au paradis de l’incivisme et de l’indiscipline

Interdiction de jeter les ordures (Ph.ABC)

Pancarte interdisant de jeter les ordures dans un espace public à cocody (Ph.ABC)

« La Côte d’Ivoire s’affiche de plus en plus comme une grande nation, grâce au travail de tous » annonçait le président de la République, Alassane Ouattara, à l’occasion de son message traditionnel de nouvel an à la nation. Malgré le beau bilan qu’il a dressé, la Côte d’Ivoire reste le paradis de l’incivisme et de l’indiscipline.

Le soir du 31 décembre 2015, à 20h, le discours tant attendu du président est prononcé. Le bilan est bon, à en croire l’éloquence avec laquelle il est énoncé et la pertinence des chiffres évoqués, qui viennent confirmer les nombreuses performances atteintes. La Côte d’Ivoire est en marche. Et tous les Ivoiriens contribuent d’une façon ou d’une autre à cette belle marche. On dira : « Bravo Monsieur le président. Tout est beau dans ce paradis PPTE (« pays pauvre très endetté ») émergent, dans lequel toute une partie du peuple doit encore être éduqué.

L’incivisme et l’indiscipline occupent une place d’honneur, dans ce vent de développent. Ceux sont deux attitudes désormais consacrées, encouragées et institutionnalisées, d’une façon ou d’une autre, par un laxisme étatique. Un laxisme dont l’une des qualités est de toujours susurrer, avec enthousiasme sérieux et en fanfare, décrets et mesures. Ces décisions sont toujours prises, mais rarement suivies sur le terrain.

Des décrets ont été signés et annoncés. Ils ont brillé de mille feux, comme ceux qui ont explosé sur Abidjan au soir du réveillon, mais étaient marqués d’un sceaux maudit. Celui qui scelle la durée de tout feu de paille ou d’une éjaculation : l’éphémère. L’Etat scande son souhait de voir naître un « Ivoirien nouveau » et impose avec fermeté l’application de ces mesures. Mais, au même moment, un certain intouchable, Yakou le chinois, organise des orgies dans une des prisons du pays les plus sérieuses, la MACA, et ce, avec la complicité de nombreux agents d’Etat. Et au même moment, des Ivoiriens continuent allègrement de pisser sur les murs, « parce que ça ne va pas quelque part », dira t-on.

A l’évidence, l’hypothèse d’un « Ivoirien nouveau », capable de conduire et de vivre dans une Côte d’Ivoire émergente est une véritable utopie. Au mieux, elle sera une réalité difficile à atteindre si l’Etat ne resserre pas la vis dans sa ville. Dans aucun pays dit « sérieux », l’on ne voit l’intégralité des citoyens – sans exception – faire ce que bon lui semble, comme en Cote d’ivoire. Les mesures sont toujours prises aux bons moments, mais elles sont foulées aux pieds après quelques instants d’euphorie. Les preuves sont nombreuses et jalonnent non seulement la période du premier mandat, mais surtout 2015 qui vient de s’éteindre. Feedback (retour) sur quelques cas :

#Interdiction de pétards et des feux d’artificeLa mesure est des plus récentes. L’interdiction est des moins respectées. L’Etat espérait mieux des Ivoiriens. Cette espérance restera vaine. Ce qui est interdit est vendu publiquement. Pourquoi, alors, se priver du plaisir de l’achat et de l’usage ? Les pétards continuent de rythmer les journées ivoiriennes et les commerçants arguent, de bon droit, que leurs marchandises ne viennent directement du port national. L’Etat veut donc interdire la commercialisation de produits sur lesquels il a déjà prélevé des taxes douanières ? L’inverse aurait probablement sonné mieux mieux dans les oreilles des Ivoiriens. Qui est fou ?

#Interdiction de l’usage du téléphone au volantPatati patata. Policiers, directeurs, hommes d’affaires, citoyens lambdas dotés d’un véhicule, Gbaka, taxis et consort. Véhicules avec plaques bleus, blanches, jaunes, vertes, oranges… Toutes ces catégories ne se privent pas du plaisir d’un échange téléphonique, volant en main. Pourtant, le décret n’est point retiré. Et la surveillance n’existe plus. Au début, la police exerçait, avec un zèle surprenant, un contrôle terrible. Il y avait beaucoup à gagner. Les Ivoiriens, peureux d’être verbalisés, avaient pendant un temps commencé à respecter la décision des autorités. Cela n’a pas duré longtemps. Le zèle de la police dans l’exercice de sa mission a duré moins de deux semaines. Aujourd’hui, c’est un désastre. On pourrait même dire que de nombreux policiers ne veillent plus à l’application de ce décret. Ils n’interpellent les infracteurs qu’aux veilles des fêtes, pour pouvoir se payer le poulet du dîner de fin d’année. Maintenant, même « si chien ne mange pas chien », comme dit un ami qui s’est fait prendre au volant, téléphone en main, « chien mange poulet au moins ». Il a payé 2000 FCFA au lieu de 10000 du franc sexagénaire. Ô corruption ! Qui va dénoncer qui et auprès de qui ?

# Interdiction de fumer en publicVoilà une mesure qui a soulevé de nombreuses polémiques et suscités de nombreuses craintes… de courtes durées. Les boutiquiers avaient retiré leurs briquets, les petits vendeurs ambulants, avaient presque rangé leurs étables. Dans les cafés, les bars, les restaurants, les maquis et dans les terrasses, ont voyait le fameux symbole d’interdiction de fumer. Les fumeurs en avaient gros sur le cœur. Ils estimaient que l’Etat n’avait pas pris la peine de construire des espaces fumeurs avant d’interdire. L’Etat ne savait pas qu’il était interdit d’interdire, là où on pouvait même se toucher devant l’écriteau d’interdiction. L’air commençait à être vivable à certains endroits fréquentés par les chauffeurs de gbaka et woro-woro. Le 6e doigt était rangé. Mais cette ambiance idyllique n’a durée qu’un mois et la brigade en charge de la surveillance s’est lassée de traquer les braves fumeurs. Les vielles habitudes sont revenues de plus belle. Pourtant, le décret est toujours en vigueurs. Et l’Ivoirien s’en fou.

# Interdiction des sachets en plastiques. Les pharmacies et les boulangeries semblent être les plus assidues dans le respect de cette décision. Elles se sont toutes mises au biodégradable. Mais, encore faut-il s’assurer que les emballages utilisés par ces commerces sont véritablement et authentiquement biodégradables. Jamais on n’a vu sous le ciel ivoirien des boulangers servir le pain dans autant de sacs en papier, kaki ou blancs, avec générosité. Jamais. Achetez un petit pain de 50FCFA et vous aurez votre emballage. Ce n’était le but visé. Pourtant, avant, lorsque les boulangers utilisaient des bout de papier pour servir le pain, on entendait fréquemment « y a pas de papier hein, faut prendre ça comme ça. » C’est aussi une mesure pour laquelle l’Etat a fait de nombreux calculs. Aujourd’hui, le prix de l’eau en sachet a augmenté au même rythme que toutes les fabriques illicites d’eau en sachet, dissimulées dans les gares d’Adjamé. On se demande que fait le ministère en charge de ce secteur ? Question à la Jemy Allade…

#Interdiction de construire au delà des poteaux électriques. C’est la mesure bulldozer qui a entraîné de

Façade d'une résidence à Grand Bassam (Ph.ABC)

Façade d’une résidence à Grand Bassam (Ph.ABC)

nombreuses destructions – au nom de l’ordre – d’installations anarchiques. Mamie Buldozer, surnom donné à la ministre des Villes de l’époque, a inquiété de nombreux ménages en faisant son boulot. Mais, aussitôt engagée, elle a du changer de maison. Elle aurait du rester un peu plus longtemps à ce poste, mais ses chefs en avaient décidé autrement. Aussitôt partie, les mêmes constructions ont repoussé de plus belle avec, dans certaines communes, l’accord des agents et des responsables municipaux. Kiosques, restaurants, lavages auto, etc, contribuent à l’ensablement des routes et caniveaux, et offrent à certains quartiers la possibilité d’expérimenter la douleur d’une inondation.

# Interdiction d’afficher en désordreSi

Les dessous de l'échangueur de Marcory (Ph.DR)

Les dessous de l’échangueur de Marcory (Ph.DR)

Abidjan et les villes ivoiriennes sont salles. Ce n’est pas forcement à cause des ordures, qui ces temps-ci reviennent en puissance à tous les coins de rue. Mais aussi, et surtout, à cause des affiches qui naissent de partout comme des champignons sauvages sur les espaces publiques : murs, panneaux de signalisations, en bas de ponts, etc. Les afficheurs, surtout des organisateurs d’événements religieux – ces évangélistes des temps nouveaux – n’épargnent aucun endroit pour se faire voir ou faire connaître leur événements. Lors des campagnes électorales, les partisans du président au pouvoir n’ont pas épargné les dessous très enchanteurs du nouvel échangeur de Marcory. Affiche ADO par-ci, ADO par-là, aujourd’hui les religieux ont pris la place. Il fallait empêcher cet acte de profanation au pied du pont N’zuéba par l’ex-président, ce grand amoureux de vin français et de cigare, que les partisans voudrait rendre éligible au Prix Nobel de la Paix. Pour quelle action ? That is the question.

# Interdiction de se dépigmenterLes sœurs dioulas ont du lancer des tchrouuuus. Certains ont même vu en cela une adresse à quelques membres du gouvernement dont l’éclat du teint devenait extraordinaire. Une bonne mesure pour préserver la santé de ces femmes et ces hommes qui, en quête de beauté, mettent en péril leur avenir. Mais voila qu’entre deux comédies de Bonjour 2016, la RTI1 a bombardé le public de publicités pour produits cosmétiques. Franchement, l’Etat aurait pu demander au sieur Koffi Olomidé de ne point se présenter en Eburnie, avec ses couleurs trop rutilantes, pour donner l’exemple de sa fermeté. Mais hélas, non seulement Mopao est parti sans avoir servi ses mélomanes, pour une trouble histoire de drones, mais paraît-il que l’ « intouchable congolais » serait, dans sa fuite, passé – grâce à une de ses hautes relations  – par le Salon Présidentiel de notre aéroport. Il aurait, juste avant, été avoir été escorté, comme un prince, en visite d’Etat, par les véhicules de l’Etat ivoirien. « Il parait ho, ils on dit ho ». Aucun pays dit « sérieux » ne pourrait admettre cela. Aucune autorité dite « sérieuse » ne pourrait admettre cela.  Mais allons seulement.

Les interdits en Côte d’Ivoire sont nombreux. A défaut de surveillance et d’une culture de la sanction réelle, l’Ivoirien a du mal à se détacher de la corruption – malgré toutes les augmentations de salaires. Si l’Etat manque autant de souffle, à quoi bon signer des décrets ? Si on ne peut plus en assurer un suivi sérieux et réel, au delà des enthousiasmes des premiers jours, fièrement psalmodiés dans les médias nationaux, à quoi bon signer des décrets ?

Le président de la République fait de son mieux. Il est optimiste quant à l’avènement de « l’Ivoirien nouveau ». Il met en place des structures qui sont censées permettre à cet Ivoirien d’être à l’image qu’il souhaite. Sait-il qu’un texte, un discours, ne suffit pas pour faire changer l’Ivoirien? Encore faut-il qu’il ait de vrais comptes rendus concernant la réalité quotidienne de ses concitoyens. 

Au final, le plus important n’est pas tant de construire des ponts et des chaussées, il faut une véritable politique permettant de changer les comportements. Aujourd’hui on assiste à des mascarades comme les pompeux et coûteux panneaux affichés dans les villes, invitant à dénoncer la corruption. Les vrais corrompus et les vrais responsables de l’incivisme sont toutes ces personnalités publiques aux multiples nationalités, dont les enfants fréquentent les écoles les plus cotées du pays. Ces jeunes, au bout de 5 ans, détiennent des patrimoines immobiliers les plus étonnant dans le pays et sont à l’abri de toute sanction. Quand le peuple ne perçoit rien de concret, il se considère comme « cabri mort ». Bonne année 2016

6 Commentaires

  1. Tu m’as devancé, chef Aly. Je me suis posé la question plus d’une fois : le gouvernement s’assure-t-il du respect de ses décisions et mesures en Conseil des ministres avant de passer à un autre Conseil des ministres? Personne ne respecte rien, à commencer par nos chers ministres qui prennent les décisions.

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